Aide aux conjoints violents: SOS ligne 1-800-ministre Barrette

Aide aux conjoints violents: SOS ligne 1-800-ministre Barrette

Qu’attend-t-on pour développer des ressources d’hébergement d’urgence et d’aide pour conjoints violents, équivalentes à celles des femmes victimes de violence?

Afin de protéger l’anonymat des personnes, certaines informations ont été modifiées tout en préservant la véracité des faits.

Au cours des deux dernières semaines, les médias furent pris d’assaut suite à la déclaration de la ministre de la Condition féminine, Lise Thériault. Depuis, un consensus semble s’être dégagé : on souhaite que les hommes ne soient pas en reste. Eh bien, disons qu’en matière de violence conjugale, ce problème social est un bel exemple de manque d’équité. En effet, le présent démontre clairement que ce sont les femmes qui bénéficient largement des services d’aide, par rapport aux hommes qui n’en ont que trop peu. Comme si le conjoint violent, perçu uniquement comme un bourreau, ne méritait que le 9-1-1 avec séjour en prison pour lui faire «reprendre ses esprits». Vous en doutez ? J’ai une situation réelle et récente à vous raconter.

Un couple, référé par leur médecin, fait appel à mes services pour des difficultés relationnelles et sexuelles. À des fins de confidentialité, nommons les Camélia et Amir, deux immigrants vivant au Québec depuis près de 11 ans. Ils ont appris le français et occupent chacun un emploi. Amir est peu scolarisé et travaille comme journalier. Camélia occupe un emploi de bureau. Ils ont deux jeunes enfants nés au Québec. Ce couple en difficulté recèle certes des singularités auxquelles on doit s’attarder (références culturelles et nombreux défis d’immigration), mais la trame de fond pourrait tout aussi bien être celle d’un couple qu’on pourrait appeler «Diane et Jean».

Je reçois d’abord Camélia seule, à sa demande, son mari étant informé. Dès lors, elle insiste pour que je rencontre rapidement le couple. Elle dit que son mari ne me consultera pas seul (je la crois !) et elle désire l’accompagner. Elle comprend aussi qu’elle ne doit pas porter toute la responsabilité des difficultés du couple. Bien qu’elle pense souvent à la séparation depuis un certain temps, elle espère encore l’éviter. J’accède à sa demande, tout en expliquant certaines règles ainsi que les limites de mon intervention en fonction des informations révélées, car parfois, les séances en couples sont contre-indiquées – surtout selon la vision féministe – lorsqu’il s’agit d’une dynamique où les échanges risquent de basculer dans la dangerosité à tout moment.

Camélia évoque fréquemment une rupture possible. Conséquemment, Amir se montre de plus en plus agressif verbalement afin de lui signifier son désaccord et son désarroi.

Il n’y a toutefois pas eu jusqu’ici de violence physique, ni de propos suicidaires. Cet homme, tel qu’elle me le décrit, semble très insécure, isolé, et par le fait même méfiant et contrôlant. Il est bien ancré dans son rôle traditionnel d’homme pourvoyeur. Elle le décrit comme un bon père pour ses enfants.

J’accepte donc de rencontrer le couple, tout en leur partageant mes inquiétudes, sans jugement surtout à l’endroit d’Amir. Je leur explique aussi les règles, afin de m’assurer de la sécurité de toute la famille. Qui plus est, un scénario de protection avec Camélia «au cas où», lors de notre première rencontre, avait préalablement été établi.

Je suis finalement interpellée par la souffrance d’Amir. Avec beaucoup d’émotivité, il me confie ressentir indubitablement une douleur qui le submerge, notamment parce que sa femme refuse d’avoir des relations sexuelles depuis la naissance de leur premier enfant il y a huit ans, et ne comprend pas pourquoi. Ils ont tout au plus trois relations sexuelles par an. Malgré tout, il demeure fidèle, valeur précieuse à son engagement amoureux avec Camélia. Il rajoute qu’il refuse de se masturber, car c’est pour lui un geste «sale».

Tristement, l’impasse conflictuelle du couple est exacerbée, ce qui l’amène à se comporter d’une façon telle qu’il s’adonne de plus en plus à une forme de violence sexuelle par des agressions verbales à l’endroit de Camélia, ayant comme conséquence que celle-ci ne peut que davantage le rejeter.

Camélia refuse de faire son «devoir conjugal», dit-elle, et je ne peux que reconnaître son désarroi. Quant à Amir, avoir si peu d’intimité sexuelle avec sa femme depuis d’aussi nombreuses années est tout aussi douloureux pour lui et dévastateur pour ce couple. Amir se sent rejeté par sa femme, il craint de la perdre. Je ne vois pas devant moi un homme qui cherche uniquement à posséder et dominer sa femme. Il a de tels comportements parce qu’il ne sait pas faire autrement pour calmer sa tourmente, parce ce qu’il se dit profondément attaché à elle. Sa famille est toute sa vie, rajoute-t-il. Son monde s’écroule.

Je propose un deuxième entretien en couple.

Dès leur arrivée, Camélia révèle sur-le-champ qu’il y a eu deux événements au cours de la dernière semaine où Amir l’a menacée verbalement de voies de fait. Elle n’a pas fait appel aux services que je lui avais fournis. Elle informe son mari de son intention de contacter un avocat dès lundi (nous sommes vendredi soir) pour entamer la séparation.

L’élément déclencheur de la crise : Amir a découvert sur le facebook de Camélia qu’elle entretient une relation «pas claire» avec un homme, alors qu’elle refuse de faire l’amour avec lui depuis de nombreuses années. Il me supplie de comprendre toute sa douleur, de ne pas le juger, et qu’il regrette d’avoir menacé sa femme ; qu’il ne le pensait pas vraiment et qu’il ne lui fera jamais du mal. Il refuse la rupture. Camélia confirme sa correspondance avec un homme qu’elle trouve «charmant», tout en tentant de rassurer calmement son mari. Mais en vain.

La situation est suffisamment à risque. Je prends le temps d’écouter, toujours avec compassion, la désespérance d’Amir pour ensuite l’informer de mes craintes et de la nécessité de mettre en place un scénario de protection a priori pour les prochains jours. Je l’informe de l’existence de la loi en matière de violence conjugale. Mon intention est aussi de protéger Amir contre lui-même.

Camélia refuse de quitter la maison avec les enfants vers une maison d’hébergement, pourquoi alors ne serait-ce pas à Amir de le faire ? Malheureusement il n’existe aucune personne significative dans leur réseau social et familial pour l’accueillir. Aussi, je crois qu’il a besoin d’une aide spécifique à sa situation.

Heureusement, Amir accepte de collaborer. Pour l’instant, cet homme a besoin d’être accueilli avec bienveillance dans un lieu où il se sentira entendu, mais fermement encadré. Il me dit ne plus pouvoir manger et dormir depuis une semaine. Il est visiblement dans un état de détresse psychologique.

De là commence – et c’est précisément le but de ma lettre – l’immense défi de trouver une ressource d’hébergement d’urgence pour Amir. Je tente de lui éviter la cellule au poste de police ou l’urgence de l’hôpital, qui est de toute façon trop souvent limitée dans ce type d’intervention. Je ne trouve rien sur Google.

Je débute donc avec SOS violence conjugale, qui m’informe que je devrai me tourner vers un centre de crise, mais que ceux-ci refusent habituellement les conjoints violents. Rien n’existe pour les hommes dans son cas, parce que ces derniers sont mieux nantis économiquement que les femmes pour s’offrir des services, me dit-on. Mmm…. Ai-je bien entendu ?

Après de multiples tentatives, je trouve finalement une ressource dont j’ignorais l’existence. On me pose peu de questions et on demande de parler à Amir. Une entente est conclue. Il accepte de s’y rendre sur-le-champ. J’informerai par la suite le service Info-Social 811, le CLSC étant fermé pour le week-end jusqu’au lundi matin. Pas de service 24/7 !

Hélas, samedi après-midi, Amir m’apprend qu’il a quitté la ressource aux petites heures du matin. Il m’explique qu’il s’est retrouvé dans une maison pour itinérants «sales et tatoués». À son arrivée, on a exigé de lui qu’il remette tous ses vêtements au lavage – règle pour tous – afin de prévenir l’infestation de punaises (ce que l’endroit me confirmera par la suite). Lui, qui est plutôt bien tenu et fier de sa personne, dit avoir été traumatisé par cette expérience. De plus, il n’a reçu aucun accompagnement psychologique à son arrivée. Sa réaction semble un peu démesurée, mais je comprends en même temps combien cet endroit n’était aucunement approprié à sa situation. Il pense se réfugier chez un cousin avec qui il a une relation plutôt distante. Je contacte à nouveau le service Info-Social 811.

Conclusion

Toute cette histoire, Monsieur le ministre Gaétan Barrette, pour vous poser LA question : qu’attend-on pour développer des ressources d’hébergement d’urgence et d’aide pour conjoints violents, équivalentes à celles des femmes victimes de violence ? La ministre de la Condition féminine, Lise Thériault, ne pourrait-elle pas elle aussi se sentir interpellée face à ce sérieux manque d’équité sociale ?

Il faut aussi en finir avec la banalisation des séparations amoureuses, surtout lorsqu’il y a des enfants. On a beau crier que «l’amour ne tue pas», il n’en demeure pas moins qu’il y a des attachements amoureux complexes qui font basculer certains individus dans des comportements inacceptables et condamnables.

Il importe d’innover de façon urgente dans des moyens d’intervention et des ressources afin d’éviter des passages à l’acte regrettables commis par ces hommes en détresse.

Il y a beaucoup d’Amir qui mériteraient qu’on les aide autrement que par des mesures coercitives tant qu’il est encore possible de le faire. Par le fait même, cela aiderait également des femmes, voire des familles.

Des pratiques adaptées pour mieux aider les conjoints violents se font sérieusement attendre.

À lire :

• Psychologie Québec (Ordre des psychologues du Québec) : Comprendre la détresse des hommes, vol.32, No 5, septembre 2015.


Ce texte a été publié sur quebec.huffingtonpost.ca le 16/03/2016

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