Plus jamais Guy Turcotte?

Plus jamais Guy Turcotte?

L’ex-cardiologue passera encore 17 ans derrière les barreaux mais ce dernier a décidé de porter sa cause en Cour d’appel. Des interprétations sur la personnalité de cet individu continuent de foisonner. Permettez?

L’ex-cardiologue passera encore 17 ans derrière les barreaux, mais ce dernier a décidé de porter sa cause en Cour d’appel. Des interprétations sur la personnalité de cet individu continuent de foisonner. Permettez? J’aimerais ici prendre un tout autre sentier de réflexion qui pourrait s’intituler: la prévention a bien meilleur goût.

L’amour fait mal

Hormis les conflits conjugaux, selon le Dr Brian Bexton, psychiatre-consultant pour l’Associaion Revivre, les ruptures amoureuses sont l’une des épreuves les plus difficiles à traverser au cours d’une vie et ceux qui les subissent seraient 25 fois plus susceptibles de souffrir de dépression majeure. Quant à l’infidélité amoureuse, en forte augmentation avec les nouvelles technologies, selon le psychologue François St-Père, celle-ci est souvent vécue comme une catastrophe, un traumatisme. Et je rajoute: «surtout pas comme un rhume!», pour reprendre la métaphore utilisée par un psychiatre lors du dernier procès.

Fort heureusement, les séparations ou divorces ne mènent pas toujours à l’idée d’un suicide ou d’un homicide. Un seul cas et c’est déjà trop. Reste que plusieurs laissent derrière eux des blessures psychiques et relationnelles qui peuvent prendre beaucoup de temps à se cicatriser. Tristesse et colère, désespoir et rage, coexistent à différents degrés. Tant de familles blessées.

Accessibilité à des services gratuits pour tous

Mais comment éviter le pire? En «com-mu-ni-cant», notamment en acceptant de consulter. Mais consulter fait peur et pourtant si on a mal aux dents, on prendra rendez-vous avec le dentiste. L’auto a un drôle de bruit? Vite un mécanicien. Le chagrin d’amour est trop lourd? Pas grave, on croit pouvoir s’en sortir tout seul. Il est exactement là, le problème. Il y a ceux qui feront cavalier seul et les autres qui décideront d’aller consulter un professionnel, malheureusement pas suffisamment accessible à toutes les bourses. Je parle ici d’une consultation privée. D’autres ont accès à un programme d’aide aux employés. En dernier recours, le réseau public lui-même surchargé et surtout, pas vraiment outillé adéquatement. C’est nettement insuffisant. Du côté des organismes communautaires, tour de force…austérité oblige!

Autrefois, il y avait des cours de préparation au mariage offerts par le clergé. Pourquoi ne pourrait-on pas réinstaurer dans le réseau public des services spécialisés en thérapie de couple, voire même des cours de préparation à la vie de couple comme on donne des ateliers sur les relations parents-enfants ? Si on considère les coûts directs et indirects engendrés par les ruptures et divorces mal gérés, de tels services accessibles à tous gratuitement seraient un «bon placement».

La vigilance s’impose quant au choix d’un professionnel

Plusieurs thérapies appelées «coaching» permettent d’acquérir ou d’améliorer des habiletés à la communication relationnelle. Or, ces techniques ont leurs limites, surtout quand le couple est en détresse et quand la lutte contre l’envie de mourir et/ou de tuer et la crainte d’emmener ses enfants avec soi s’installe. Lorsqu’il y a déséquilibre émotionnel, seul ou en couple, l’aide d’un professionnel dûment qualifié s’impose. Pour reprendre une phrase de l’artiste Florence K. qui a vécu une dépression: «c’est dangereux de mettre sa tête entre les mains de n’importe qui».

Ainsi, j’émets l’hypothèse suivante: pour des raisons de confidentialité – à tort, il va sans dire – il s’avérait peut-être rassurant pour les ex-conjoints Gaston-Turcotte, de consulter pour leurs problèmes conjugaux un «coach de vie» qui ne fasse pas partie du milieu des professionnels de la santé. Guy Turcotte l’avait consulté seul jusqu’à trois jours avant le drame fatidique pour son «estime de soi» alors qu’il était au coeur même d’une crise conjugale majeure.

La détresse des hommes

L’autre volet de mon propos vise la détresse des hommes. Trois mots que l’on balaie rapidement sous le tapis. N’empêche qu’elle est là. Il s’agit d’un sujet dont on entend que trop peu parler, sauf lors d’un drame comme celui de Guy Turcotte. Or cette compréhension d’une profonde souffrance est souhaitable, voire nécessaire, et ne cède pas à un seul modèle réducteur, malgré le courant idéologique et politique qui persiste à souligner que le patriarcat est le seul facteur explicatif admissible. Ces hommes ne sont pas que des êtres «narcissiques et violents» dans un but ultime de dominer les femmes. C’est accepter qu’il y ait plusieurs causes différentes, comme les plantes ont plusieurs racines. Et pourtant en 2016, nous en sommes aux premiers balbutiements de cette réflexion. Il devient urgent qu’il y ait un «après Guy-Turcotte» en adaptant nos pratiques à leur réalité particulière.

Maintenant que le mal est fait, quelqu’un dans la salle pourrait-il se lever? Le Collège des médecins, par son biais d’aide psychologique, pourrait-il intensifier ses actions de sensibilisation auprès de ses membres? Devant les tribunaux face à de tels drames familiaux, pourrait-on élargir le monopole de l’expertise tenue par les psychiatres aux spécialistes du couple et de la famille, aux psychologues, sexologues et aux criminologues? On nomme ça: travailler en équipe multidisciplinaire.

Bref, il faut non seulement travailler d’arrache-pied pour améliorer le système de justice comme on semble tant vouloir le réclamer, mais aussi et surtout pour donner accès à des services d’aide et de psychothérapie pour TOUS.

Qu’attend-on pour agir? Si rien de cela n’est fait, à elle seule une peine d’emprisonnement ne fait pas la job.

Des familles blessées

Je ne peux terminer sans souligner que j’éprouve beaucoup de compassion à l’endroit d’Isabelle Gaston, de sa famille et de ses proches. Néanmoins, cela ne m’empêche pas d’en éprouver autant pour ce père qui a tué cruellement ses deux enfants, ainsi que pour sa famille et ses proches.

Les deux familles élargies de ce drame sont également victimes d’un traumatisme familial. Un trauma peut engendrer des difficultés sur plusieurs générations: la transmission d’un sentiment de culpabilité dans les générations successives. Je leur souhaite de trouver toutes les ressources créatives nécessaires pour se reconstruire, aller de l’avant et exister pleinement.

Référence:

L’infidélité, un traumatisme surmontable, François St-Père, Éditions de l’Homme.
Buena Vida, Florence K., Éd. Libre Expression.

 

Ce texte a été publié sur quebec.huffingtonpost.ca le 16/01/2016

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